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La sérendipité est un concept basé sur la découverte de quelque chose qui va devenir un succès.

Introduction

Combien de fois avez-vous trouvé quelque chose que vous ne cherchiez pas ;? Qui n’a jamais retrouvé son stylo préféré sous le canapé lors d’un déménagement ?

Ces quelques questions mettent en évidence un point essentiel de la créativité : le « hasard ».

D’après l’analyse d’un professeur d’une université indienne, la sérendipité est à l’origine de 20% des innovations et selon d’autres, serait la source principale d’innovation1 et une des grandes sources de créativité en entreprise2.

Historique

Le mot sérendipity a été crée le 28 janvier 1754. Il est décrit par Horace Walpole (politicien et écrivain anglais, 1717-1797), comme définissant le talent de ces « trois Princes ».

Les “trois princes” sont des personnages d’un conte persan “les Trois Princes de Serendip” publié au XIIe siècle par le poète indo-persan Amir Kousrou Dihlavi. Serendip est le nom du Sri-Lanka en vieux persan. Ce conte met en scène trois jeunes princes de Serendip qui partent en voyage et résolvent des problèmes à partir d’indices qu’ils ont notés au hasard de leur chemin.

Dans une lettre adressée à Horace Mann, ambassadeur à Florence, Horace Walpole écrit cela :

D’ailleurs je dois te raconter une découverte pénible. […] Cette découverte est presque du type de ce que j’appelle sérendipité, un mot qui dit beaucoup, que j’essaierai de t’expliquer parce que je n’ai rien de mieux à te dire ; tu le comprendras mieux par l’étymologie que par la définition. Une fois, je lisais un conte stupide appelé “Les trois Princes de Serendip”. Quand les trois dignitaires voyageaient, ils faisaient toujours des découvertes, par accidents et sagacité, des choses qu’ils ne cherchaient pas; par exemple l’un d’entre eux découvrit qu’un âne borgne était passé par la même route parce que l’herbe avait été broutée seulement du côté gauche où l’herbe était pourtant la moins bonne. Comprends-tu sérendipité maintenant? [..] Il faut bien noter qu’aucune découverte d’une chose que tu cherches tombe sous cette description [..].

Il fallu attendre 1875 pour que ce mot sérendipité soit reprit. Le bibliophile et chimiste Edward SOLLY l’utilisa dans le magazine Notes and Queries et le lança dans des cercles littéraires. Walter CANNON, professeur de physiologie au Harvard Medical School, l’importa dans les sciences exactes avec le chapitre Gains from Serendipity de son livre The Way of an Investigator(1945).

L’observation que le hasard joue un rôle quand on fait des découvertes et des inventions est naturellement plus vieux que le mot sérendipité. Le célèbre physicien britannique Robert Hooke écrivait déjà en 1679 dans la préface de ses Lectiones Cutlerianae :

“[…] (La plus grande partie de l’invention est un peu un accident heureux en dehors de notre pouvoir, et comme le vent, l’Esprit de l’Inventeur souffle si et quand cela est pertinent et nous ne savons presque pas d’où il vient et s’il est parti). À cause de cela, il est préférable d’embrasser l’influence de la Prédestination et d’être diligent pendant la recherche de tout ce que nous rencontrons. Parce que nous réaliserons vite que le nombre des observations importantes et Inventions collectées de cette manière sera cent fois plus grand que ce qui a été trouvé par n’importe quelle anticipation.”

Presque un siècle plus tard, en 1775, le pasteur et chercheur anglais Joseph PRIESTLEY note dans l’introduction de ses “Experiments and observations on different kinds of air” :

“Les sujets de ce tome illustrent la vérité d’une remarque que j’ai faite plus d’une fois dans mes textes philosophiques et qui peut être difficile à répéter trop de fois parce qu’elle encourage fortement des recherches philosophiques : en effet nous devons plus à ce que nous appelons accident, c’est à dire, philosophiquement parlant, à l’observation des événements qui se présentent avec des causes inconnues qu’à n’importe quel bon plan ou théorie préconçue dans cette activité. Cela n’apparaît pas dans les œuvres de gens qui écrivent synthétiquement sur ces thèmes mais on le voit très bien, je n’en doute pas, chez ceux qui sont plus célèbres par leur sagacité philosophique que s’ils écrivaient de façon analytique et ingénieuse.”

Une remarque  sur le rôle du hasard a été faite par le chimiste Louis PASTEUR dans son discours d’introduction de doyen de la nouvelle Faculté des Sciences à Lille en 1854 :

“C’était dans cette mémorable année 1822. Ørsted, physicien Suédois, tenait en mains un fil de cuivre réuni par ses extrémités aux deux pôles d’une pile de Volta. Sur sa table se trouvait une aiguille aimantée placée sur son pivot, il vit tout à coup l’aiguille se mouvoir et prendre une position très différente de celle que lui assigne le magnétisme terrestre. Un fil traversé par un courant électrique fait dévier de sa position une aiguille aimantée. Voila, messieurs, la naissance du télégraphe actuel.”

Le sociologue des sciences américain Robert MERTON, inventeur des focus group, souligna en 1976 que les faits empiriques aident au commencement d’une théorie. Il donna alors la définition la plus exacte de la sérendipité :

“Le phénomène de sérendipité concerne l’expérience assez générale de l’observation d’une donnée non anticipée, anormale et stratégique qui devient l’occasion du développement d’une nouvelle théorie, ou l’extension d’une théorie existante. D’abord la donnée est non anticipée. La recherche orientée vers le test d’une hypothèse fournit un produit à côté par hasard, une observation inattendue qui concerne des théories qui n’étaient pas prises en compte au commencement de la recherche.

Deuxième point, l’observation est anormale, surprenante et incompatible avec les théories courantes, ou avec d’autres faits constatés. Dans les deux cas, l’incompatibilité prima facie éveille la curiosité ; cela incite l’investigateur à rechercher la donnée pour la mettre dans un cadre plus large de connaissance. [..]

Troisièmement, observant que le fait inattendu doit être stratégique, c’est-à-dire qu’il doit permettre des implications qui concernent une théorie généralisée nous parlons naturellement plus de ce que l’observateur fait avec la donnée que sur la donnée même. Parce que cela demande clairement un observateur sensibilisé à la théorie, pour lui permettre le détecter le général dans le particulier.”

Le terme fut officiellement reconnu lors de la remise des prix en 2000 : lors des expériences menées par un groupe de chercheur pour trouver de nouveaux polymères, un chercheur visiteur se trompe dans les proportions d’un composant et met 1000 fois la dose prescrite. Au lieu du précipité noirâtre attendu, il obtient un précipité à reflets métalliques. Les polymères conducteurs d’électricité sont découverts. Le prix nobel leurs ait décerné :

« Your serendipitous discovery of how polyacetylene could be made electrically conductive has led to the prolific development, pursued by yourself and by others, of a research field of great theoretical and experimental importance »3.

Définition

« Rechercher une aiguille dans une botte de foin et en sortir avec la fille du paysan » Julius H. Comroe

« Chercher faux et trouver juste » G. Gallezot

Techniquement, la sérendipité est le fait de comprendre que l’on a trouvé ou découvert par hasard, par chance ou par accident, quelque chose d’important que l’on ne cherchait pas. C’est une capacité à découvrir des choses par hasard.

En réalité, les découvertes ne se font pas réellement par hasard. Elles sont rendues possibles parce que celui qui fait ces découvertes s’est mis dans un certain état d’esprit composé d’ouverture, de disponibilité, de curiosité, d’émerveillement, d’étonnement et de pensée analogique et symbolique, celle qui permet de voir ce qui rassemble plutôt que ce qui divise.

Darwin définissait la sérendipité comme la « qualité qui consiste à chercher quelque chose et, ayant trouvé autre chose, à reconnaître que ce qu’on a trouvé a plus d’importance que ce qu’on cherchait ».

En résumé, la sérendipité est l’art de trouver ce que l’on ne cherche pas.

Les grandes sortes de sérendipité5

Sérendipité 1 : fait de trouver autre chose que ce que l’on cherchait

C’est un type de sérendipité que l’on rencontre lorsque l’on cherche une information sur Internet. Google a d’ailleurs un bouton « J’ai de la chance » et chercher quelque chose sur Internet parmi les X milliards de pages indexées amène toujours à trouver des choses intéressantes auxquelles l’on n’avait pas pensé.

Exemple : l’Aspartame

En 1965, le Chimiste Américain Searle travaille sur un traitement contre les Ulcères. En essayant de synthétiser de la gastrine, il obtint un produit intermédiaire. L’Histoire raconte que voulant tourner une feuille de son cahier, il lécha son doigt qui était alors plein de ce produit intermédiaire. Il découvrit qu’il avait un gout fortement sucré.

Sérendipité 2 : fait de trouver quelque chose que l’on cherchait par un moyen imprévu

On le rencontre typiquement pendant nos processus de résolutions de problème où nous connaissons la cause mais n’arrivons pas à identifier une solution viable et pérenne. Il arrive alors parfois que par chance nous trouvions une solution.

Exemple : L’impression Jet d’encre

C’est un ingénieur de chez Canon, Ichiro ENDO, qui découvrit par hasard le principe de l’impression jet d’encre. Travaillant dans son atelier, en faisant un faux mouvement, il fit tomber son fer à souder chaud sur une seringue d’encre. La pointe chaude rentra alors en contact avec le col de la seringue, faisant échapper une petite éclaboussure d’encre. Intrigué, il décida de reproduire le phénomène et utilisa une caméra haute vitesse pour comprendre le fonctionnement. Il en déduira le principe de l’imprimante à jet d’encre.

Sérendipité 3 : fait de trouver une application imprévue à quelque chose

Combien d’inventeurs ont des objets dans leur garage dont ils ne savent que faire.

Exemple : Le micro-ondes

Percy Spencer était l’ingénieur de Raytheon qui avait inventé le moyen de fabriquer des magnétrons en grande série. Par hasard, il découvre les effets chauffants d’un magnétron sur du pop-corn, des oeufs… Raytheon, en quête de diversification se lance alors dans la fabrication des fours à micro-ondes. Trop cher et trop gros (la taille d’un gros réfrigérateur), c’est un échec. Il faudra attendre 1960 pour que Toshiba en fasse un succès commercial.

Sérendipité 4 : faculté de trouver une idée d’innovation

C’est la seule « vraie » sérendipité. La sérendipité n’est alors pas livrée “en l’état” mais nécessite une opération cognitive : imagination…

Exemple : Le velcro

C’est un ingénieur Suisse, Georges de Mistral, qui est à l’origine de cette invention en 1941. Il était alors intrigué, qu’à chaque retour de chasse, il retrouvait des particules de plantes (les bardanes) accrochées à son pantalon. En les analysant au microscope, il découvrit qu’elles étaient pourvu de minuscules crochets. De cette observation, il en créa le Velcro.

La sérendipité en entreprise

On cite toujours PASTEUR à propos de la découverte fortuite de l’électromagnétisme : « dans les sciences de l’observation, le hasard ne sourit qu’à l’esprit préparé ». Savoir se placer sur la trajectoire du hasard, c’est voir les possibilités d’occurrences d’un événement et se déplacer au bon endroit au bon moment. C’est d’abord une attitude d’esprit mais aussi une attitude physique.

Dans les années vingt, Thomas EDISON, Irving LANGMUIR et Willis WHITNEY avaient développé au sein de la General Electric une atmosphère de recherche dénommée  serendip attitude : cela consistait à offrir le maximum de liberté aux chercheurs en résolvant pour eux tout ce qui était charges administratives.

Pour faciliter la sérendipité, Procter & Gamble mis en place dans les années 2000 un réseau de cherceurs afin d’être connectés avec les possibilités imprévues offertes par l’extérieur : Nous estimons qu’il y a 1 million et demi de chercheurs dans ces domaines dans le monde, ce qui signifie que pour chaque chercheur de P & G, il y a 200 chercheurs au moins aussi bons. Et comme 200 cerveaux peuvent inventer plus de choses qu’un seul, Procter & Gamble a mis en place une stratégie pour essayer de s’appuyer sur ces gisements extérieurs d’innovation ».

Chez Vitadanone, le pôle recherche de Danone, on développe une « networking attitude ». Trouver au sein de l’entreprise la réponse à sa question en mettant sur Intranet les ressources de 8000 cadres et un moteur de recherche.

Harry BECKERS, qui fut la figure centrale de la recherche dans la société SHELL avait un oeil ouvert pour la sérendipité : « En tant que coordinateur de la recherche, on doit être le gardien d’un système ouvert, à l’abri de la domination bureaucratique. La planification de la recherche doit été faite de façon simple. Il faut suivre le planning mais cela ne doit pas devenir un but en tant que tel. Les vraies idées à approfondir surviennent souvent sous la douche et les réelles innovations, les soi-disant quantum jumps, émergent par accident comme quelqu’un qui, lorsqu’il veut verser le liquide d’un gobelet, s’aperçoit que ce liquide est devenu solide. Le bon chercheur se demande alors ce qui se passe… La découverte du polyketon « Carillon » de SHELL est un bon exemple, mais c’est difficile de l’expliquer à ses clients. Quand on souligne trop la planification, trop de gens tournent autour du pot sans être dans le pot lui-même. En d’autres termes, le bureaucrate devient de plus en plus important et la recherche réelle disparaît. »

D’autres entreprises ont développé des méthodes permettant de favoriser la sérendipité. Nous trouvons par exemple :

  • La conservation des objets (« TechBox » IDEO)4
  • La veille : Nokia a conçu le téléphone portable suite à l’observation des skaters de Venice Beach.
  • Favoriser l’initiative : certaines entreprises accordent du temps libre pour travailler sur des idées personnelles.
  • Partenariat proche avec des fournisseurs.
  • Participation du client dans le processus de conception de produit.
  • Avoir un journal de bord pour noter ses idées.

Le sérendipiste

Le Grec Héraclite d’Ephèze (550-475 av. J.C.) a écrit : « Quand on n’attend pas l’inattendu, on ne le découvre pas parce qu’on peut pas le trouver et qu’il reste inaccessible »

Pek van ANDEL a donné dans son article le profil du « sérendipiste »5. Les sérendipitistes, profil ENTP (inventeur) dans la classification du MBTI, sont des observateurs, curieux, extravertis, intuitif, facilement distraits, judicieux, flexibles, ayant le sens de l’humour.

Mais ayant un esprit indépendant et un comportement imprévisible, ils sont gérables. Ils ne peuvent pas être encadrés de façon autoritaire car leur motivation est intrinsèque. Un maverick, un serendipity-prone, un Einzelgänger, ou encore un « oiseau libre ». Il défend sa liberté.

L’exploitation créative de l’imprévu

L’inflexibilité, c’est-à-dire le refus d’accepter les erreurs, le refus de changer d’axe de développement, etc., est l’ennemi mortel de la sérendipité. L’inflexibilité est encouragée par tous les facteurs de résistance au changement. 6 solutions alternatives pour exploiter les opportunités sérendipitantes qui se présentent6 :

  • Essayer de les mettre en œuvre à l’intérieur de l’entreprise
  • Faire l’acquisition d’une structure pouvant le faire
  • Créer une entreprise en parallèle
  • Contracter une alliance
  • Monter une joint-venture
  • Vendre l’idée

Les conditions de la sérendipité

La chance favorise certainement les esprits préparés. Mais, ce n’est pas en restant derrière son bureau que l’on trouve des idées. C’est en cherchant qu’on trouve, si même on trouve autre chose que ce que l’on cherchait. « L’incident ne pouvait avoir de sens que pour quelqu’un dont l’esprit était préparé à en déduire une inférence », Charles GOODYEAR. La sérendipité est en réalité un mélange équilibré de Curiosité et de capacité de Détection.

Curiosité

La curiosité va permettre de pousser des recherches sans vision particulière mais simplement pour le plaisir de chercher. En interaction constante et active avec son environnement, le créatif s’ouvre pour en recevoir les messages. Ce faisant, il risque de recevoir des informations perturbantes et dissonantes. Il l’admet.

C’est un curieux qui se veut explorateur et qui investigue, à l’occasion, plusieurs territoires. Il s’empresse d’aller vérifier ce qu’on lui a dit et cherche à découvrir ce qu’on ne lui a pas dit. Par définition, le curieux est un avide. « Je n’ai aucun don spécial, tout ce que j’ai, c’est que je suis passionnément curieux », se plaisait à dire Einstein.

Détection

Il va permettre le « déclic » nécessaire pour comprendre l’opportunité d’une idée. Par exemple, le caoutchouc, ou plutôt la vulcanisation, a été découvert au hasard en laissant tomber une matière caoutchoutée sur un poêle (Charles GOODYEAR, 1839). C’est en réalité la capacité à découvrir quelque chose et à faire rapidement le lien avec une fonctionnalité, qui a permis cette innovation.

Des milliers de gens avaient déjà vu tomber des pommes avant Isaac Newton et aucun n’en avait imaginé pour autant la gravitation universelle.

Source

1 – P. Drucker (1985) – Les entrepreneurs

2 – A. Robinson, S. Stern (2000) – L’entreprise créative, comment les innovations surgissent vraiment

3 – http://www.nobel.se/chemistry/laureates/2000/presentation-speech.html

4 – A. Hargadon (2003) – How breakthroughs happen : the surprising thruth about how conpany innovate

5 – P. Van Andel (1994) – Anatomy of the unsought finding. Serendipity : origin, history, domains, traditions, appearances, patterns and programmability

8 – R. Bean, R. Radford (2001) – Coping with serendipity

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